INDIGNONS-NOUS!

By matthieu on January 15, 2013 in Points de vue
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“Indignados” est très justement présenté comme un essai de Tony Gatlif. Ni totalement un documentaire, ni vraiment une fiction, cette adaptation libre d’”Indignez-vous !” de Stéphane Hessel s’essaie à plusieurs formes.

Le récit fictionnel (quoique) est simple. Nous suivons une jeune femme africaine arrivant en Europe par la mer (très belle scène d’ouverture) qui va se faire trimbaler de pays en pays (de la Grèce à la France, en passant par l’Espagne et l’Allemagne). Elle devient malgré elle le symbole des rejetés d’Europe, ces « illégaux », et témoin des manifestations d’indignés.

Parce que le format fluctue entre plans réels, séquences spectaculaires inventées (magnifique scène de flamenco au milieu d’un squat) et faux plans documentaires, l’aspect plastique du film reste très inégal et nous laisse parfois un sentiment de frustration.

Le génie du film réside, comme à chaque fois dans la filmographie de Gatlif, dans sa profonde humanité. De la même manière que “Liberté” était d’une actualité et nécessité incroyables (prémonitoire de la stigmatisation gouvernementale des Roms), “Indignados” représente l’étape suivante, véritable engagement politique pamphlétaire.

En cela, c’est une réussite absolue.
D’une part, il y a ce constat filmé de ces hommes, femmes et enfants laissés de côté par le système. Et à ce titre, quelle force phénoménale que constituent ces plans de tentes, cartons et lits dépeuplés ! Sur ces images de misère, Gatlif place le nom de ses habitants et leurs âges, quand ils le savent encore. Alors, le spectateur imagine leurs visages, leurs corps, leurs vies, sur ces vides. Comment ne pas s’indigner ? Comment imaginer un couple vivre sous ce pont avec leur enfant? Et cette vieille femme de 76 ans, sous ces débris qui lui servent de refuge ? Très vite, on en oublie même les âges puisque c’est la multiplicité des noms qui blesse et offusque.

Alors, on s’indigne. On s’indigne de voir ces pions se faire déplacer par les ‘autorités’. On s’indigne de ressentir cette indifférence généralisée, de voir les regards se détourner, de se rappeler qu’on les a aussi détournés.

Gatlif nous prend aux tripes, avec sa musique inopinée, viscérale, réelle, et sa mise en scène exaltée, parfois hypnotique.
Dans le fond, il ne se contente pas de nous indigner. Il nous montre aussi qu’il n’y a pas qu’une seule voix possible (par un très beau plan de lignes de métro qui se croisent).
Il nous montre que certains se sont indignés et refusent d’accepter l’inacceptable.

Tout est mélangé, puisque tout se recoupe. De Mohamed Bouazizi en Tunisie aux manifestants délogés de la place Bastille. Des jeunes espagnols au chômage aux grecs humiliés. De l’immigrante africaine pleine d’espoir aux Roms désespérés.

Finalement, “Indignados” n’est pas tant une interprétation du pamphlet d’Hessel mais une transfiguration. Ce n’est certes pas le film le plus réussi de Gatlif mais celui qu’on devrait pouvoir distribuer en cachets solubles. C’est une question de santé publique.
Parce qu’il réussit à nous révolter, qu’il nous appelle à combattre l’indifférence, qu’il nous pousse à résister, Indignados est un film inévitable.

L’ « Une des composantes indispensables [à l’humain est] la factulté d’indignation et l’engagement qui en est la conséquence ». Stéphane Hessel dans “Indignez Vous !” Éditions Indigènes

Alors, indignons-nous.

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