Thirty times Zero

By matthieu on February 5, 2013 in Points de vue
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C’est ennuyeux.

Ennuyeux de réaliser qu’en 2013, l’Amérique couronnera le patriotisme primaire dans son Cinéma, et en grandes pompes. « Argo fuck yourself » certains me répondront, tant Ben Affleck a su les convaincre de son objectivité en présentant un mea culpa de dix minutes sur la responsabilité américaine dans la crise iranienne.

Dix minutes. Cinq de plus et nous obtenons le temps réel du raid d’Abbottabad. Pourtant, l’impression éprouvée lors de l’opération dans Zero Dark Thirty se révèle plus longue. Bigelow n’hésite pas à s’attarder sur les morts, insister sur les enfants présents, et nous fournit son lot de réactions peu crédibles (« j’ai tué le mec du troisième, je suis abasourdi »). Qu’est-il advenu de ce souci du détail, si cher – et ils ont raison – aux scénaristes américains ? Le cinéma puise sa force dans le détail, qui n’a de sens que s’il est exigeant et cohérent.  Pourtant, des détails aberrants, il y en a quantité ici. C’est la présence hallucinante et injustifiée du traducteur dans l’unité d’élite du raid, alors qu’il se trouve déjà sur les sites de tortures de la CIA et participe aux opérations d’espionnage au Pakistan… C’est aussi ce suicide à la bombe en plein camp américain, dû à l’extrême naïveté d’une cadre des services secrets Etats-Uniens. Dès lors, faut-il favoriser l’émotion et l’histoire lorsque l’on présente son œuvre comme « un film reportage[i] » ?

L’histoire, justement, ou l’instinct féminin au service de l’héroïsme couillu. Ben Laden aurait été retrouvé grâce à l’intime conviction d’une tueuse. Seule contre tous à travailler la bonne piste, elle semble portée par la grâce, ou du moins l’acharnement provoqué par la mort de sa seule amie dans un attentat suicide. Une histoire de vengeance.

L’Histoire, alors ? Toujours écrite par les gagnants, nous le savons. Pour contrer l’hégémonisme, l’Iran répond à Argo en produisant sa version des faits de la prise d’otage. Le résultat est prévisible : deux films stupidement idéologiques et chauvins sur un sujet pourtant riche et complexe. Bigelow ne déroge pas à la règle puisque jamais elle ne nous présentera le point de vue d’un pakistanais, ni d’un afghan. Je ne désespère pourtant pas ; Eastwood le républicain convaincu nous ayant prouvé que l’Amérique pouvait filmer deux visions opposées d’un même conflit dans Lettres d’Iwo Jima et Mémoires de nos pères.

« Je pense que c’est un film profondément moral qui questionne ce qui a été fait pour trouver Ben Laden » rétorque la réalisatrice aux détracteurs de son film.

Parce que le film fait polémique. Trop violent ? Les torturés sont à peine attachés et ensanglantés. Un parfait mélange d’esthétique télévisuel type CSI et d’artifice de vieux western (ces cow-boys qui tombent sans impacts de balles). La volonté d’auto censure constitue une preuve du talent de l’auteur, nous dit-on. Elle ne s’intéresse pas à la surenchère, au sensationnalisme.  Bien qu’un retour au puritanisme à Hollywood ne soit pas à craindre de sitôt, cette justification est au mieux douteuse, au pire hypocrite. Le raid demeure beaucoup plus violent : on y tue au moins une femme et utilise l’innocence des enfants pour trouver la cible.  Mais après tout, il est vrai, les actes perdent en violence lorsqu’ils sont légitimes.

Et c’est là que réside la vraie polémique. Bien que contredite par la CIA et les sénateurs américains proches du dossier, la thèse de la torture comme source efficace d’information n’est pas insensée. De toute évidence, l’administration Obama s’applique à balayer l’héritage encombrant de son prédécesseur, ce qui se répercute dans le discours officiel et la pensée commune. Mais là où le film devient tendancieux, pour ne pas dire carrément dangereux, c’est dans la subtile justification de la torture. Il en faut peu à Bigelow, reine du montage, pour nous convaincre sournoisement que son usage est mérité. Les voix véritables de victimes de la tragédie du 11 septembre (seuls extraits réels du film), en dolby 5.1 sur fond noir, nous plongent, spectateurs, dans un effroi inévitable. Le mal-être s’éternise jusqu’à une première image libératrice : celle d’un terroriste malmené par Jason Clarke (la quintessence de l’américain moral). Soulagement ultime, soif de revanche (r)éveillée. Voilà qui est bien fait pour les méchants !

Au final, Zero Dark Thirty se révèle être un mensonge. Prétendre présenter un film objectif est par nature une escroquerie.

Faux docu fiction, donc biaisant. Faux film d’action, donc frustrant. Faux grand film, donc décevant.

2012 avait pourtant fini sur de belles promesses, jeunes et bestiales, au sud sauvage d’outre atlantique. Cela nous offrait une autre vision, tout aussi politique, de l’Amérique moderne, fondée sur ce mélange subtil de diversité et de conservatisme. 2013 commencera sur un prix : celui décerné à la belle Jessica Chastain,  allégorie de l’Amérique meurtrie et vengeresse (« I’m gonna kill Ben Laden »), triomphante du Mal. C’est ennuyeux pour le cinéma. Mais c’est à l’image du film, finalement, ennuyeux tout court.

 

 

 



[i] Kathryn Bigelow dans TIME Magazine, février

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